MONSIEUR JOURDAIN
- Quoi ? quand je dis :" Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donner mon bonnet de
nuit", c'est de la prose ?
MAITRE DE PHILOSOPHIE
- Oui, Monsieur.
extrait du Bourgeois gentilhomme de Molière
La poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe.
Elle a cependant le
privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots malfamés, elle
les ignore.
Cela arrange bien des esthètes que François Villon ait été un voyou.
On ne prend les mots qu'avec des gants: à menstruel on préfère périodique, et l'on va répétant qu'il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires ou du codex.
Le snobisme scolaire qui consiste à n'employer en poésie que certains mots déterminés, à la priver de
certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baise-main.
Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse.
Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot.
L'alexandrin est un moule à pieds.
On n'admet pas qu'il soit mal chaussé, traînant dans la rue des semelles ajourées de musique.
La poésie contemporaine qui fait de la prose en le sachant, brandit le spectre de l'alexandrin comme une forme pressurée et intouchable.
Les écrivains qui ont
recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes: ce sont des dactylographes.
Le vers est musique; le vers sans musique est littérature.
Le poème en prose c'est de la prose poétique.
Le vers libre n'est plus le vers puisque le propre du vers est de n'être point libre.
La syntaxe du vers est une syntaxe harmonique - toutes licences comprises.
Il n'y a point de fautes d'harmonie en art, il n'y a que des fautes de goût.
L'harmonie peut s'apprendre à l'école.
Le goût est le sourire de l'âme; il y a des âmes qui ont un vilain rictus, c'est ce qui fait le mauvais goût.
Le Concerto de Bela Bartok vaut celui de Beethoven. Qu'importe si l"alexandrin "de Bartok a les pieds mal chaussés, puisqu'il nous traîne dans les étoiles !
La Lumière d'où qu'elle vienne EST la lumière.
Nous vivons une époque épique qui a commencé avec la machine à vapeur et qui se termine par la désintégration de l'atome. L'énergie enfermée dans la
formule relativiste nous donnera demain la salle de bains portative et une monnaie à piles qui reléguera l'or dans la mémoire des westerns... La poésie devra-t-elle s'alimenter aux accumulateurs nucléaires et mettre l'âme humaine et son désarroi dans un herbier ?
Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien d'épique. A New York le dentifrice chlorophylle fait un paté de néon dans la forêt des gratte-ciel. On vend la musique comme on vend le savon à barbe. Le progrès, c'est la culture en pilules. Pour que le désespoir même se vende, il ne
reste qu'à en trouver la formule. Tout est prêt: les capitaux, la publicité, la clientèle.
Qui donc inventera le désespoir ?
Dans notre siècle, il faut être médiocre, c'est la seule chance qu'on ait de ne point gêner autrui.
L'artiste est à descendre, sans délai, comme un oiseau perdu le premier jour de la chasse.
Il n'y a plus de chasse gardée, tous les jours sont bons. Aucune complaisance, la société se défend. Il faut s'appeler Claudel ou Jean de Létraz, il faut être incompréhensible ou vulgaire, lyrique ou populaire, il n'y a pas de milieu, il n'y a que des
variantes. Dès qu'une idée saine voit le jour, elle est aussitôt happée et mise en compote, et son auteur est traité d'anarchiste.
Divine Anarchie, adorable Anarchie, tu n'es pas un système, un parti, une référence, mais un état d'âme. Tu es la seule invention de l'homme, et sa solitude, et ce qui lui reste de liberté. Tu es l'avoine du poète.
A vos plumes poètes, la poésie crie au secours, le mot Anarchie est inscrit sur le front de ses anges noirs; ne leur coupez pas les ailes !
La violence est l'apanage du muscle, les oiseaux dans leurs cris de détresse empruntent à la violence musicale.
Les plus beaux chants sont des chants de revendication.
Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations.
A l'école de la poésie, on n'apprend pas: on se bat.
Place à la poésie, hommes traqués ! Mettez des tapis sous ses pas meurtris, accordez vos cordes cassées à son diapason lunaire, donnez-lui un bol de riz, un verre d'eau, un sourire, ouvrez les portes sur ce no man's land où les chiens n'ont plus de muselière, les chevaux de licol, ni les hommes de salaires.
N'oubliez jamais que le rire n'est pas le propre de l'homme, mais qu'il est le propre de la Société.
L'homme seul ne rit pas; il lui arrive quelquefois de pleurer.
N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres.
Je voudrais que ces quelques vers constituent un manifeste du désespoir, je voudrais que ces quelques vers constituent pour les hommes libres qui demeurent mes frères un manifeste de l'espoir.
Léo FERRE . Préface de Poète...vos papiers !